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Pourquoi l’économie sociale devrait-elle se positionner face à la mesure d’impact social ?

 

Préambule et considérations éthiques

L’évaluation peut être définie de nombreuses façons, mais fondamentalement elle renvoie toujours à la même chose. L’évaluation, c’est un jugement sur la valeur sociale d’une intervention ou d’une organisation.

Il existe de nombreuses théories qui tentent d’aborder les questions de valeur, mais aucun consensus sur la meilleure façon d’en juger. Au fond, qu’est-ce qui compte vraiment ? Qu’est-ce qui est bon pour notre société et les individus qui la composent ? Qu’est-ce qui, en fin de compte, a de la « valeur » ? Les réponses qu’une société apporte à ces questions sont essentielles, car elles l’orienteront ensuite dans des directions potentiellement très différentes. Ce qui est jugé comme ayant de la valeur fera alors l’objet de toutes nos attentions. Personne ne peut remettre en question la volonté partagée d’une société et de ses membres d’améliorer leur sort. Si le sens de cette amélioration est déterminé, alors il ne reste plus qu’à avancer dans cette direction.

Mais qui décide de ce qui est « bon » ou de ce qui est « bien » ? Qui participe à cet exercice ô combien important ? Sur quelle base cette décision est-elle prise ? Selon quel processus ? Et finalement, existe-t-il une réponse définitive à cette question ?

Devant la taille de l’enjeu, un tel exercice pourra difficilement satisfaire pleinement toutes les parties impliquées. Chacun essaiera de faire valoir son point de vue dans un cadre qui ne peut échapper à certains rapports de force. C’est pourquoi cet exercice est fondamentalement politique, au sens où il interroge l’organisation et l’exercice du pouvoir dans une société organisée.

L’économie sociale défend depuis des décennies la valeur (ajoutée) de ses organisations et de ses entreprises pour la société, la valeur de leur action et de leur façon de faire, une valeur qui trouve sa source dans la réponse démocratique et solidaire qu’elles offrent aux problèmes économiques de notre temps. Il est essentiel qu’elle ne se laisse pas aveugler par des méthodes miracles ou des indicateurs universels qui participeront à définir ce qu’elle devrait être et/ou ce qu’elle devrait devenir. Ces choix nous appartiennent, disons-le haut et fort.

Évaluation et mesure d’impact social, de la démocratie politique à la gouvernance par les nombres

Depuis quelques années, la notion de mesure d’impact social prend une place grandissante au sein du domaine de l’évaluation, et supplante même parfois tout bonnement la discipline dans laquelle elle s’inscrit. Ce changement n’est pas anodin et ne doit pas être pris à la légère. Derrière le remplacement de la notion d’évaluation par celle de mesure d’impact se cache une volonté (souvent inconsciente) de dépolitiser la question de la valeur et, plus largement, de l’action sociale.

Quand on remplace la notion d’évaluation par celle de mesure d’impact social, on sous-entend implicitement deux choses :

  1. Ce qui a de la valeur doit pouvoir se mesurer (quantitativement, puisque c’est ce à quoi fait référence le terme de mesure). 
  2. La valeur d’une intervention, d’une organisation ou d’un processus ne peut s’appréhender qu’à partir de ses résultats, de ses effets et de son impact.

À travers ce glissement de vocabulaire, ces deux postulats viennent balayer d’un revers de la main des siècles de débat de philosophie éthique sur ce qui constitue la valeur d’une chose ou d’un acte. Loin de proposer une synthèse dialectique comme il est d’usage devant une question épineuse, on nous laisse entendre ici que ce qui compte doit pouvoir se compter, et que ce qui ne produit rien de mesurable n’a pas de valeur.

Pourquoi un tel glissement ?

Au risque d’apparaître caricatural, on peut expliquer ce glissement par deux tendances.

La première est fondée sur un vieux rêve de l’humanité, qui s’est trouvé exacerbé dans nos sociétés modernes occidentales. Ce rêve, c’est celui de régler les affaires du monde par le calcul et d’atteindre ainsi une parfaite harmonie [1]. L’idée selon laquelle on peut traiter les affaires sociales à coups d’équations, de ratios et d’agrégats continue à hanter l’être humain dans sa recherche d’une société idéale. Cette tendance se retrouve parfaitement dans la façon dont l’économie est enseignée dans nos universités et utilisée par nos gouvernements pour mieux légitimer et dépolitiser leurs actions. On ne parle plus d’économie politique, mais de sciences économiques. On présente ainsi l’économie comme une science dure aux côtés de la physique et de la chimie, et on lui taille cette place par tous les moyens jusqu’à lui inventer un prix Nobel [2]. Appliquée au champ de l’évaluation, cette dynamique se traduit par la même volonté d’occulter tout ce qui pourrait laisser planer un doute sur l’objectivité, la neutralité et, en définitive, la véracité des résultats obtenus. De rationnelles [3], les méthodes employées deviennent « rationalisantes » [4] et s’écartent par là même de l’expérience et du réel. Ceci fonctionne très bien, puisqu’aujourd’hui, comme l’économie, le domaine de l’évaluation fait peur ; on dit ne rien y comprendre et on laisse ça aux « experts » qui savent ce qu’ils font et dont nous devrions suivre les recommandations les yeux fermés. Après tout, ils ont des « données probantes », ce qu’ils avancent doit donc être « vrai ».

La deuxième tendance est directement issue de la première, mais elle est beaucoup plus récente et contemporaine, et nous concerne plus directement. Depuis que le monde de la finance est montré du doigt comme l’un des responsables des maux de notre société, il cherche à se racheter une réputation. Ces efforts se sont traduits dans les années 2000 (voir les travaux du TIESS) par une volonté d’utiliser les forces des marchés financiers pour faire le bien (cette fois). Le problème, c’est qu’en matière d’éthique, le curriculum de la haute finance était relativement mince. En quelques années, il a donc fallu qu’elle réponde à la question vertigineuse du bien et du mal, ou disons du bon (investissement) et du moins bon. Elle l’a fait avec les outils en sa possession, en développant un produit dérivé, qu’on pourrait appeler un « proxy » en évaluation, celui de l’impact social. Certes, l’impact social existait avant que la finance s’y intéresse, et a sa vie propre, mais on ne peut aborder l’histoire de la notion d’impact social sans parler d’investissement d’impact. Assez ironiquement, c’est en 2007, à la veille d’une crise financière qui ne fera qu’accélérer la nécessité de redorer le blason de la finance traditionnelle, que le terme investissement d’impact entre pleinement en scène [5]. On ne parle pas ici de n’importe quel impact, on parle d’impact mesurable, comme nous le rappelle ad nauseam tout bon fonds d’investissement à impact social [6]. Ainsi, le monde financier a finalement trouvé un chiffre à utiliser pour insérer une éthique à son équation de risque et de rentabilité, et pour continuer à allouer son portefeuille d’investissements, mais pour le bien de l’humanité cette fois.

Ainsi, d’une part, parce que l’argent reste le nerf de la guerre, et d’autre part, parce que de nombreux acteurs au sein des gouvernements comme de certaines grandes fondations ont trouvé là une solution à nombre de leurs maux, nous voilà partis à chercher comment mesurer le bien, euh pardon, l’impact et le chiffrer, en dollars de préférence, s’il vous plaît ! Nous allions pouvoir maintenant nous diriger vers cette société idéale, cette « économie d’impact » à toute vapeur, à coups de milliards de dollars régulièrement annoncés par le marché de l’investissement d’impact autour duquel des banques bien intentionnées comme Goldman Sachs ont eu tôt fait de prendre leur place.

Pourquoi l’économie sociale n’est-elle pas prête à participer à ce conte de fées ?

L’économie sociale prône une vision de l’économie qui la conçoit comme partie intégrante de la sphère sociale (qui s’inscrit elle-même dans l’environnement).

L’économique ne doit pas être dissocié du social, il y est encastré comme le disait Polanyi. L’économie ne se limite pas au marché, bien que le marché ait sa place au sein des activités économiques. L’économie, c’est aussi la redistribution des richesses par l’État et les mécanismes de solidarité et de réciprocité communautaires (bénévolat, implication citoyenne, échanges non marchands, etc.) qui font société.

L’économie est donc sociale par essence, le fait qu’on ait dû développer un mouvement qui lui appose ce qualificatif tient en fait du pléonasme, mais parfois les pléonasmes sont nécessaires.

Partant de cette prémisse, la recherche d’un impact social ne suffit pas. L’économie sociale pense que la valeur ajoutée d’une organisation et de son action pour notre société doit aller plus loin. Elle se demande vers où l’impact social doit nous amener, vers quel futur désirable, vers quel changement. Car ce concept énoncé seul comme une fin en soi ne fait souvent qu’occulter le fond des propositions de transformation qui se trouvent derrière nos actions (ou pas !). L’impact social, oui, mais pour aller où ? Dans quelle direction ? Cette direction, l’économie sociale l’a clairement identifiée, et depuis longtemps. C’est celle de la satisfaction des besoins individuels par des approches collectives (et non l’inverse), celle d’une économie plus démocratique et d’une société plus solidaire. En d’autres termes, un peu moins de marché et de compétition, et beaucoup plus d’humain et de coopération.

Partant de cette vision démocratique et de la construction collective d’un futur désirable, l’économie sociale s’inquiète d’une vision standardisée, objectivée, « mathématisante » et « universalisante » du « bien » (à travers cette notion d’impact social) et des façons dont on doit l’évaluer.

La Déclaration de Montréal sur l’évaluation et la mesure d’impact social souhaite donc insister sur un certain nombre de points clés qui nous permettront de continuer à discuter tous ensemble de valeur, de « bien », de « bonnes » organisations, du futur que l’on souhaite pour nous et les générations futures et, bien sûr, d’effets, de retombées et d’impacts !

Émilien Gruet
Conseiller en transfert
Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS)

 

[1] Alain Supiot. (2015). La Gouvernance par les nombres. Fayard.
[2] Voir les travaux du TIESS sur la question.
[3] « La raison, ou plutôt la rationalité, est l’application de principe de cohérence aux données fournies par l’expérience ». Edgar MORIN, Pour entrer dans le XXIesiècle, Seuil, 2004, page 139.
[4] « La rationalisation se fonde sur le principe que le réel est à tout prix rationalisable. Il nous faut reconnaître qu’une partie du réel est irrationalisable. Aucune preuve rationnelle ne démontre qu’il faut de l’être et de l’existence plutôt que du non-être et du néant. La logique, partout nécessaire, est partout insuffisante dès que nous arrivons à l’infiniment petit, à l’infiniment grand, à tout problème de fond, à tout problème de sens ». Edgar MORIN, Pour entrer dans le XXIesiècle, Seuil, 2004, page 146.
[5] Harji, K. et Jackson, E. (2012). Accelerating Impact: Achievements, Challenges and What’s Next in Building the Impact Investing Industry
 
(p. 62). New York : The Rockefeller Foundation.
[6] GIIN

Les enjeux de la mesure d’impact social

Depuis 2016, le TIESS travaille, en collaboration avec de nombreux partenaires, sur le thème de la mesure d’impact social. Le but ? Faciliter non seulement la compréhension du sujet, mais aussi l’orientation des organisations et des réseaux de l’économie sociale par rapport à cet enjeu.

Pourquoi parler d’enjeu ? Parce que la mesure d’impact social, c’est bien plus que des méthodes et des indicateurs. C’est une réflexion fondamentale sur la valeur de notre action. Or la manière de porter un jugement sur cette valeur, tout comme le choix des personnes qui seront impliquées dans cette décision, est une question hautement stratégique, et même politique. 

Politique, car même si nous voulons tous que notre analyse soit la plus objective possible, il est malheureusement impossible qu’elle soit complètement neutre. Même si les chiffres et les faits ne mentent pas, la sélection des aspects à évaluer, la manière de les mesurer et leur interprétation impliquent des choix et ne peuvent échapper à un certain degré de subjectivité. 

Il est essentiel que les réseaux et les acteurs de l’économie sociale soient en mesure de définir, en collaboration avec l’ensemble de leurs parties prenantes et de leurs bailleurs de fonds, des modes d’évaluation qui leur correspondent plutôt que de s’en faire imposer par des acteurs externes.

C’est donc pour aider les acteurs de l’économie sociale à s’orienter que le TIESS a tenu, au cours du printemps 2018, une série de trois ateliers de travail où une diversité d’intervenants (experts, universitaires, bailleurs de fonds, entrepreneurs) ont abordé des enjeux, des tensions et des pièges à éviter en lien avec la mesure d’impact social. Ce travail a permis de produire de nouvelles sections de l’espace web qui sont dévoilées aujourd’hui. Voici leurs résumés.

Pourquoi évaluer ? Stratégies de distinction et d’apprentissage

L’évaluation, la mesure d’impact et la reddition de comptes sont parfois utilisées comme synonymes alors qu’elles désignent des exercices différents qui peuvent toutefois être complémentaires. Deux grandes stratégies se dégagent dans le domaine : l’évaluation qui permet de rendre des comptes ou de se distinguer (orientée vers l’externe) et l’évaluation qui permet d’apprendre ou de s’améliorer (orientée vers l’interne). Même si parfois il est possible de combiner plusieurs objectifs dans le cadre d’une même démarche, les organisations qui s’engagent dans l’évaluation et leurs bailleurs de fonds devraient garder ces distinctions en tête et s’entendre sur la stratégie à suivre.

Vers une mesure standardisée de l’impact social ?

L’évaluation peut servir à analyser les résultats atteints au regard des objectifs fixés ou à les comparer à ceux d’autres organisations, au risque de voir seulement ce qui est comparable et de rater ce qui est spécifique ou nouveau dans le contexte de l’organisation. À l’inverse, une évaluation peut examiner ce que l’organisation a de spécifique, voire d’unique, et qui par conséquent est peu comparable aux autres organisations ou aux objectifs d’un programme ou d’une politique.

Peut-on et doit-on mesurer l’intangible ?

Il existe des effets intangibles difficilement chiffrables. Gardons tout de même à l’esprit que ce sont souvent des éléments très importants et qu’il est toujours utile de tenter de les évaluer… mais attention au choix des méthodes et à leurs biais potentiels.

Comparaison : peut-on et doit-on tout « monétariser » ?

La monétarisation désigne l’action d’attribuer une valeur monétaire à des effets qui, traditionnellement, ne font pas l’objet de transactions sur le marché. Elle comporte certains avantages, mais aussi certains risques et soulève plusieurs critiques. Il s’agit donc d’un exercice potentiellement utile, mais dont les résultats devraient toujours être considérés avec précaution.

Tension entre standardisation et flexibilité

Le malaise entourant l’arbitrage entre, d’une part, une description fine et détaillée qui tient compte de la complexité du contexte et, d’autre part, la mise en place d’indicateurs communs pratiques, mais potentiellement réducteurs, est lié à l’usage qu’on souhaite faire de la mesure d’impact : décrire, comprendre et mettre en valeur son action, comparer les projets en vue d’éclairer la prise de décision ou agréger les effets d’un ensemble de projets ou d’actions. 

Prouver l’impact ? Causalité, attribution et contribution 

La causalité, l’attribution et l’essai randomisé contrôlé (RCT) 

Les notions de causalité et d’attribution sont essentielles à la définition de la mesure d’impact. La causalité désigne un lien qui permet d’attribuer un effet à une intervention ou à une action donnée. Pour établir un lien de causalité, il faut pouvoir estimer le « contrefactuel », c’est-à-dire « ce qui serait arrivé en l’absence de l’intervention ». Or, la variété des contextes et la complexité des interactions au sein d’une société font en sorte qu’il est difficile, voire impossible, de réunir les conditions nécessaires pour attribuer un changement social à une intervention spécifique. Pour certains, il s’agit d’un défi méthodologique à relever. Pour d’autres, il s’agit au contraire d’une raison pour éviter de chercher à prouver qu’une activité a causé un impact.  

L’analyse de la contribution et la théorie du changement

L’analyse de la contribution d’une intervention ou d’un programme propose d’établir un lien tel qu’une « personne raisonnable serait d’accord pour dire, à partir des preuves et des arguments, que [l’intervention] a contribué de manière importante au résultat observé » (Mayne, 2012) [1]. Ce type de lien est moins fort que le lien de causalité au sens où il ne prouve pas l’attribution d’un impact à une seule action. Il est toutefois pertinent dans des situations où l’intervention n’est ni nécessaire ni suffisante pour produire un effet, mais où il est vraisemblable qu’elle y ait substantiellement contribué. Pour établir ce type de lien, on suggère de développer une théorie du changement, de la confronter à la réalité et de tester des explications rivales.

Les impacts négatifs potentiels de la mesure d’impact

Réactivité

Si on leur impose la mesure d’impact, certaines organisations vont réagir de manière attendue ou non. Elles pourraient, par exemple, avoir recours à des stratégies ou à des comportements qui visent à les faire paraître performantes par rapport aux indicateurs à partir desquels elles sont évaluées – plutôt qu’en fonction des effets réellement recherchés par leurs membres – ou carrément adopter des pratiques de manière symbolique, sans véritablement y croire.

Concurrence et conformation

En mettant des entreprises d’économie sociale en concurrence sur une base inadaptée à leurs particularités, un bailleur de fonds qui souhaite financer uniquement les entreprises à « impact social » risquerait de décourager certaines innovations et de récompenser les entreprises les plus aptes à générer et à démontrer certains effets préétablis au détriment d’autres résultats tout aussi désirables, mais moins prévisibles.

L’évaluation comme mode de gouvernance

L’évaluation des effets des entreprises d’économie sociale est une question stratégique qui n’est jamais neutre. Nous espérons que ce texte permet de comprendre cette prémisse du projet du TIESS sur la mesure d’impact. Les enjeux que nous venons d’évoquer ne remettent pas en cause l’activité d’évaluation elle-même. Il s’agit plutôt d’une mise en garde contre l’utilisation qui peut en être faite dans certains contextes et d’un appel aux organisations et aux réseaux d’économie sociale à développer un point de vue critique par rapport aux questions soulevées. Ces réseaux et organisations ne doivent donc pas s’éloigner de l’évaluation, mais au contraire se l’approprier, la saisir comme une occasion de réfléchir, de repenser ou de réaffirmer leurs objectifs, leurs priorités, leur identité et leur projet social.  

Pour en apprendre davantage sur ces enjeux, consultez les nouvelles sections dans l’espace web du TIESS sur la mesure d’impact social.

[1] Mayne, J. (2012). Contribution analysis: Coming of age? Evaluation, 18(3), 270–280.

L’histoire de la mesure d’impact social

La notion de mesure d’impact social, même si elle semble davantage attirer l’attention au Québec depuis quelques années, a une histoire relativement longue et complexe. Les termes employés pour la décrire et ce qu’ils signifient varient beaucoup en fonction des « cultures » qui y ont recours. « Cultures » au sens de pays ou de nations (France, États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Québec), mais aussi, et surtout, « cultures » au sens de secteur d’activité ou de discipline académique qui mobilise la notion en question : évaluation, philanthropie, action communautaire, finance solidaire, investissement d’impact, mouvement coopératif, développement durable, etc. Ces croisements et confrontations font en sorte que les acteurs utilisent parfois les mêmes mots pour décrire des choses différentes ou, inversement, ont l’impression de ne pas se comprendre alors qu’ils parlent de la même chose.

Ainsi, il n’est pas rare d’entendre certains citer en exemple la certification B Corp comme un modèle de mesure d’impact alors qu’il s’agit essentiellement d’une méthode comparable à ce qui se fait depuis 30 ans dans le domaine du développement durable et de la responsabilité sociale (voir, par exemple, les normes GRI). Dans les deux cas, l’exercice consiste à compiler certains indicateurs qui portent sur les processus de l’entreprise en matière de respect de l’environnement, des salariés et des bons principes de gouvernance, pour n’en nommer que quelques-uns. Certains promoteurs de « l’économie d’impact » sont donc beaucoup plus proches qu’ils ne le pensent des acteurs de l’investissement responsable, même s’ils utilisent des mots différents. À l’inverse, ils sont potentiellement très éloignés de tout un pan de la recherche en évaluation qui voit dans l’essai randomisé contrôlé le summum de la rigueur scientifique évaluative. Même si les deux font l’éloge de l’impact, ils ont une compréhension très différente de ce qu’il implique, notamment en ce qui concerne sa mesure.

Repères historiques

Pour Reisman et al. (2015) [1], l’évaluation et la mesure d’impact social sont deux courants qui ont évolué en parallèle pendant des décennies et qui sont maintenant appelés à nouer un dialogue afin de s’enrichir mutuellement. Ces auteurs mettent effectivement le doigt sur deux courants dominants en Occident. 

D’une part, l’essor de l’État-providence après la Seconde Guerre mondiale a stimulé une demande pour l’évaluation de programmes dans tous les pays occidentaux. L’objectif était de déterminer si une politique mise en place par une administration publique génère réellement les résultats escomptés. C’est ainsi que l’évaluation s’est constituée comme discipline académique. Encore aujourd’hui, c’est avec les notions développées par l’évaluation pour décrire une intervention gouvernementale (modèle logique, intrant, extrant, effet, indicateur, etc.) que nous pouvons étudier l’impact d’une entreprise d’économie sociale.

D’autre part, le monde financier et philanthropique anglo-saxon a grandement contribué à accroître l’intérêt pour la mesure d’impact social des projets à finalité sociale. Ces acteurs se sont toujours intéressés aux retombées générées par leurs dons et leurs investissements, mais à partir de la fin des années 1990, des organisations comme la Fondation Rockefeller ont proposé de mesurer plus systématiquement le rendement social de leurs investissements. Cette préoccupation ancienne pour le « qu’est-ce que ça donne ? », renouvelée à travers la lunette du monde financier, a donné naissance aux notions de retour social sur investissement (SROI) et d’indicateurs standardisés (voir, par exemple, les indicateurs IRIS), essentielles au développement d’un nouveau secteur : l’investissement d’impact. En effet, pour remplir sa promesse d’offrir un rendement à la fois financier et social, ce secteur doit être capable de calculer le rendement social des organisations financées, d’où l’intérêt croissant pour la mesure d’impact social.

Pour éviter les dédoublements, les acteurs traditionnels de l’évaluation et les acteurs de l’investissement d’impact seraient donc appelés à converger et à apprendre les uns des autres. Par ailleurs, si ces deux courants sont effectivement très importants, voire dominants dans les discours sur le sujet, il serait réducteur de se limiter à cette vision dualiste. La notion d’« acteurs traditionnels de l’évaluation » désigne en fait une grande diversité d’initiatives qui fait appel à des méthodes et à des expériences très différentes. En voici quelques exemples :

  • Depuis les années 1970, les grands projets de développement économique cherchent à atténuer leurs impacts sociaux négatifs dans une perspective de développement durable. Les travaux de l’International Association for Impact Assessment (IAIA) illustrent bien cette volonté.
  • L’analyse du cycle de vie (ACV) permet de documenter rigoureusement l’impact d’un produit ou d’un service du début à la fin. Ces analyses, traditionnellement orientées sur les aspects économiques et environnementaux, intègrent de plus en plus des aspects sociaux.
  • Depuis des décennies, les acteurs du développement international cherchent à connaître l’impact de leurs interventions. Pour y parvenir, ce secteur propose une grande diversité d’approches allant des méthodes expérimentales (essais randomisés contrôlés) à la cartographie des incidences.
  • Tout au long de la seconde moitié du 20e siècle, la comptabilité sociale et environnementale a cherché à aller au-delà des données financières. Le bilan sociétal en France et le Balanced Scorecard au Royaume-Uni sont des exemples de ces pratiques très variées.

Certaines initiatives sont directement issues du secteur de l’économie sociale et solidaire.

  • Le courant de l’évaluation de l’utilité sociale, mieux connu en France, cherche depuis plusieurs décennies à repérer et valoriser la plus-value générée par les organisations de l’économie sociale et solidaire pour leur territoire.
  • Le projet Demonstrating Value (DV), en Colombie-Britannique, est issu d’une démarche qui visait à mettre en place un cadre d’évaluation partagé pouvant être utilisé par les entreprises sociales et par les bailleurs de fonds afin de mesurer leur performance, leur impact et d’en rendre compte. La phase initiale du projet s’est échelonnée de 2007 à 2009.
  • L’action communautaire au Québec a développé sa propre approche d’évaluation au cours des dernières décennies. Le Manuel d’évaluation participative et négociée de Gaudreau et Lacelle (1999) illustre bien cette pratique.
  • La première décennie qui a suivi le Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996 a été une période de réflexion intense sur le thème de l’évaluation de l’économie sociale alors en plein essor au Québec. Les chercheurs impliqués au sein de l’Alliance de recherche universités-communautés (ARUC) en économie sociale et le CSMO-ESAC ont grandement contribué à cette réflexion.

Pour en apprendre davantage sur ces histoires multiples, le TIESS vient de publier une ligne du temps de la mesure d’impact social. Elle a pour objectif d’offrir un pas de recul aux lecteurs et ainsi de situer l’engouement pour la mesure d’impact dans un contexte historique beaucoup plus global. Sans être exhaustive ni définitive, cette ligne du temps permet tout de même de contribuer à répondre à quelques questions importantes : d’où vient cet intérêt pour la mesure d’impact social ? Comment s’est-il manifesté dans les pratiques à travers l’histoire ? Quels enjeux politiques et idéologiques sous-tendent ces pratiques ?  

Voir la ligne du temps.

[1] Reisman, J., Orians, C., MacPherson, N., Olazabal, V., Picciotto, R., Jackson, E. et Harji, K. (2015). Streams of social impact work. Repéré à http://etjackson.com/wp-content/uploads/StreamsRev6pages.pdf