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Des plateformes collaboratives et coopératives, ça vous tente?

Solen Martin-Déry, chargée de projet au TIESS, a plusieurs années d’expérience en économie sociale. Depuis 2016 elle s’intéresse plus particulièrement aux plateformes coopératives.  Le premier de ses trois billets de blogue s’inscrit dans une volonté de mieux comprendre en quoi l’économie sociale peut proposer des réponses innovantes aux enjeux soulevés par l’économie collaborative.

Cette démonstration est appuyée par les illustrations de Julia Cahour, stagiaire au TIESS intéressée par la gouvernance en économie sociale et la facilitation graphique.

 

Des plateformes collaboratives et coopératives, ça vous tente?

Êtes-vous un « collaboratif » ?


Avez-vous déjà fait du covoiturage, loué temporairement votre appartement ou acheté un bien usagé sur Kijiji ? Si oui, vous avez vécu une expérience dite d’économie collaborative. Toutefois, vous pourriez aussi avoir vécu une expérience d’économie du partage, d’économie à la demande, de gig economy (économie des petits boulots), d’économie pair-à-pair, d’économie de la fonctionnalité… Autant de termes pour qualifier la nature de votre expérience.

Début février, le gouvernement du Québec annonçait la mise en place d’un groupe de travail sur l’économie collaborative. Présidée par Guillaume Lavoie, expert en politiques publiques, cette démarche vise à mieux accompagner les transformations induites par ce secteur émergent appelé à croître, dont Uber et Airbnb sont les figures de proue. En effet, dans la dernière décennie, nous avons assisté à la montée en puissance de nouvelles entreprises plateformes qui s’apparentent à l’économie collaborative, car elles mettent en lien des personnes qui ont des biens ou des services à valoriser. Leur caractère monopolistique et les perturbations qui y sont associées ont mené, dans plusieurs pays, à une réflexion collective, que ce soit à l’échelle des citoyens, des organisations ou des institutions. Il est impératif de trouver des formes de régulations qui, sans empêcher le développement de ces plateformes, protègent les utilisateurs et encadrent les externalités qu’elles génèrent.

C’est une belle occasion pour le mouvement de l’économie sociale d’ici et d’ailleurs de prendre part aux échanges. L’économie sociale porte un modèle de développement économique tourné vers les communautés en défendant des valeurs de démocratie et de solidarité. Ses statuts, ses valeurs et ses pratiques peuvent donner lieu à une économie collaborative et coopérative, comme le montre le mouvement qui encourage le développement des plateformes coopératives. Plus largement, l’actualité autour des entreprises de plateformes est l’occasion pour l’économie sociale de prendre sa place aux côtés d’autres acteurs et mouvements (libre, communs, innovation sociale, communautaire, écologie, municipalités) qui souhaitent œuvrer à la transition socioécologique. Ceci permettrait entre autres de contribuer à un mouvement en faveur d’une plus grande démocratie numérique.

Cet article, qui vise à mieux comprendre en quoi l’économie sociale peut proposer des réponses innovantes aux enjeux soulevés par l’économie collaborative, sera publié en 3 parties.

  1. Économie collaborative et économie sociale
  2. Des entreprises plateformes aux plateformes coopératives
  3. Démocratisation numérique et développement territorial

 

  1. Économie collaborative et économie sociale

Qu’est-ce que l’économie collaborative ?

La difficulté de répondre à cette question réside dans l’absence de définition consensuelle. L’une des raisons avancées est que cette économie regroupe un ensemble très hétérogène d’acteurs dont les initiatives sont souvent porteuses de valeurs et d’intentions très différentes. Cela ajoute de la complexité au moment d’en préciser les contours, les balises et les règles de marché les mieux adaptées. Pour autant, il est possible d’avancer que les principaux fondements reconnus de l’économie collaborative s’articulent autour des éléments suivants : 1) une activité humaine pair-à-pair (P2P)[1], caractérisée par un échange monétaire (vente, location ou prestation de service) ou un échange non monétaire (troc, don ou volontariat)[2]  ; 2) la notion de mutualisation d’un bien, d’un service, voire d’une expertise ; 3) la mise en valeur de l’usage plutôt que la propriété d’un bien. La valorisation de l’accès à un bien plutôt que son acquisition n’est pas un phénomène nouveau, les bibliothèques publiques en constituent d’ailleurs un bel exemple[3]. Cependant, son essor actuel — et plus largement celui de l’économie collaborative — est récent et directement lié à celui d’internet et des nouvelles technologies. Cela a favorisé la constitution de communautés, via des plateformes numériques, libres de communiquer et de s’auto-organiser. Cette tendance s’est également accentuée avec la crise économique et financière de 2007-2008 et l’augmentation du chômage. Dans ce contexte, l’économie collaborative permet à quiconque de marchandiser l’usage d’un bien ou d’un service souvent sous-utilisé afin de percevoir des revenus complémentaires[4].

 

Quels acteurs présents au sein de l’économie collaborative ?

Tout comme l’économie traditionnelle, l’économie collaborative est plurielle (privée, publique et collective). Ainsi, Uber ferait partie de l’économie collaborative comme les Accorderies. Quels sont les points communs entre une startup devenue une entreprise de service de transport international et une entreprise collective d’échanges de services avec le temps comme monnaie d’échange ? Voici de quoi mieux comprendre le schisme idéologique et la difficulté de rassembler sous un seul terme des initiatives qui utilisent des moyens souvent comparables, mais avec des finalités bien différentes.

Économie collaborative et sociétale ?

L’économie collaborative a suscité beaucoup d’engouement à ses débuts, car elle propose un modèle économique novateur fondé sur le partage de la valeur, une gouvernance démocratique, l’empowerment des communautés, l’inclusion et la solidarité, mais aussi en s’illustrant comme une des alternatives à la crise écologique et à la raréfaction des ressources[5].

Toutefois, l’arrivée de nouveaux joueurs comme Uber a remis en perspective cette première vision de l’économie collaborative. Si ce cas a été largement médiatisé, à tel point que nous avons entendu parler du phénomène d’ubérisation de la société, c’est parce qu’il ouvre la voie à une nouvelle réalité économique et sociale. Les entreprises plateformes comme Uber se développent rapidement à l’échelle mondiale avec une force de frappe sans précédent et un grand atout qui est leur volatilité. Plusieurs impacts non négligeables sont présents derrière leur image « collaborative » par ailleurs bien maîtrisée.

Un impact économique par les perturbations causées sur les secteurs traditionnels existants (industries du taxi et de l’hôtellerie) et plus largement sur le développement des villes (par exemple la spéculation immobilière avec Airbnb)[6]. Aucun investissement n’est fait dans les infrastructures matérielles (voitures, logements).

Un impact fiscal[7] par la mise en place de stratégies de contournement fiscal et de lobbying afin d’éviter les réglementations locales en vigueur.

Un impact législatif et social[8] lorsque, par exemple, Uber ne propose aucune protection sociale à ses chauffeurs, présentés non pas comme des salariés, mais comme des sous-traitants indépendants. Ces derniers sont mis en concurrence, soumis à des algorithmes complexes qui régulent l’offre et la demande et à un système de notation et d’évaluation de la qualité du service. Ces entreprises plateformes fixent les règles (qualité et prix), pourtant elles se positionnent comme de simples intermédiaires et non comme des employeurs. En niant ainsi tout lien de subordination et les obligations qui y sont rattachées via le contrat de travail, elles participent à la précarisation des travailleurs autonomes.

C’est donc de bon augure que le Québec, à l’instar d’autres pays, constitue un groupe de travail sur l’économie collaborative afin de réfléchir au cadre permettant d’accompagner les transformations que le numérique induit dans la société. Il convient de mieux réguler ces initiatives, ce qui ne veut pas dire de les empêcher, mais plutôt de permettre l’innovation tout en protégeant les utilisateurs et les travailleurs. De nouvelles solutions sont à imaginer et il y a tout à parier que l’économie sociale peut contribuer à cette réflexion et proposer des modèles inspirants d’entreprises de plateformes ou de coopératives d’entrepreneurs salariés[9], qui permettent un réel partage de l’économie.

Une économie collaborative et coopérative ?

Existe-t-il des liens entre l’économie collaborative et l’économie sociale ? Oui, si nous limitons la définition[10] de l’économie collaborative à des transactions de type pair-à-pair, à une gouvernance de type horizontal et à une viabilité économique au service d’une mission sociale. Autant de paramètres qui révèlent les affinités potentielles entre économie collaborative et économie sociale. Et cela reste vrai dans le cas d’échanges entre particuliers (P2P) ou entre professionnels et particuliers (B2C).

Airbnb et Uber s’éloignent de cette approche de l’économie collaborative. Elles seraient plutôt des entreprises plateformes opérant comme des entreprises du monde marchand et adoptant différents modèles d’affaires. Pour s’en rapprocher, il faudrait que l’intermédiation soit moins forte et ainsi que les chauffeurs ou les hôtes puissent participer à la gouvernance de la plateforme, dont la finalité serait un meilleur partage de la valeur.

Sur cette base, Nancy Neamtan, directrice du Chantier de l’économie sociale de 1999 à 2014, nous rappelle que l’économie sociale partage des caractéristiques proches de l’économie collaborative, « comme la propriété collective, le rendement à la collectivité plutôt qu’aux actionnaires et la gestion démocratique »[11].

En se positionnant dans la discussion en cours au Québec, l’économie sociale peut proposer des modèles coopératifs qui permettent le partage équitable de la valeur créée par les utilisateurs sur les plateformes entre tous ceux qui participent à ce commun. Depuis 2015, un mouvement qui s’inscrit en ce sens est né à New York et s’ancre au Québec : le mouvement du coopérativisme de plateforme.

Sujet que nous aborderons au prochain épisode !

Par Solen Martin-Déry
Illustrations de Julia Cahour

 

Pour en savoir plus sur le sujet

Livre

Carballa Smichowski, B. et Coriat, B. (2017). Économie collaborative. Dans M. Cornu, F. Orsi et J. Rochfeld (dir.), Dictionnaire des biens communs (p. 480-485). France : Éditions PUF.

Articles numériques

Boone, A. (2018, 5 mars). What Airbnb Did to New York City. City Lab. Repéré à https://www.citylab.com/equity/2018/03/what-airbnb-did-to-new-york-city/552749/?utm_source=SFTwitter

Direction de l’information légale et administrative. (2016, 12 janvier). Vie publique. L’économie collaborative : un nouveau modèle socio-économique ? Repéré à

http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/rub1859/economie-collaborative-nouveau-modele-socio-economique.html

Durand-Folco, J. (2016, 27 février). Polanyi contre Uber. Le Devoir. Repéré à

http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/464126/le-devoir-de-philo-polanyi-contre-uber

Economie Magazine (2017, 12 janvier). Qu’est-ce que l’économie collaborative ? Repéré à https://www.economie-magazine.com/dossier-1-economie-collaborative.html

Esplanade. (2018, 19 février). Le Québec, nouveau chef de file de l’économie collaborative ? Repéré à https://medium.com/esplanade/le-qu%C3%A9bec-nouveau-chef-de-file-de-l%C3%A9conomie-collaborative-76fda9c11303

Hébert, G. (2017, 10 octobre). Uber est passé date. IRIS. Repéré à https://iris-recherche.qc.ca/blogue/uber-est-passe-date

Hurteau, P. (2018, 7 mars). Uber : économie du partage ou capitalisme sauvage. IRIS. Repéré à https://iris-recherche.qc.ca/blogue/uber-economie-du-partage-ou-capitalisme-sauvage

Legros, C. (2015, 25 juin). Michel Bauwens : « Uber et Airbnb n’ont rien à voir avec l’économie de partage ». Le Monde. Repéré à http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2015/06/25/michel-bauwens-uber-et-airbnb-n-ont-rien-a-voir-avec-l-economie-de-partage_4661680_1656994.html

Neamtan, N. (2016, 23 mars). Économie de partage : une économie collaborative et solidaire ? Repéré à https://chantier.qc.ca/opinions/economie-de-partage-une-economie-collaborative-et-solidaire/
Noreau, J. (Desjardins). (2016, novembre). L’économie du partage, une boite noire. Perspective, volume 26. Repéré à https://www.desjardins.com/ressources/pdf/per1116f.pdf

OuiShare, Observatoire de la consommation responsable de l’ESG-UQAM et Protégez-Vous. (2016). Cartographie des initiatives collaboratives du Québec. Repéré à http://www.nouvelles.esg.uqam.ca/2016/2673-premiere-cartographie-leconomie-collaborative-quebec-par-lobservatoire-consommation

[1] Terme emprunté au monde informatique qui désigne des relations directes entre particuliers, sans intermédiaire.

[2] https://www.economie-magazine.com/dossier-1-economie-collaborative.html

[3] https://www.desjardins.com/ressources/pdf/per1116f.pdf

[4]http://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/rub1859/economie-collaborative-nouveau-modele-socio-economique.html

[5]http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2015/06/25/michel-bauwens-uber-et-airbnb-n-ont-rien-a-voir-avec-l-economie-de-partage_4661680_1656994.html

[6] https://www.citylab.com/equity/2018/03/what-airbnb-did-to-new-york-city/552749/?utm_source=SFTwitter

[7] https://iris-recherche.qc.ca/blogue/uber-est-passe-date

[8] http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/464126/le-devoir-de-philo-polanyi-contre-uber

[9] Sur le modèle des coopératives d’activité et d’emploi en France.

[10] Carballa Smichowski B. et Coriat B. (2017). Économie collaborative. Dans M. Cornu, F. Orsi et J. Rochfeld (dir.), Dictionnaire des biens communs (p. 480-485). France : Éditions PUF.

[11] https://chantier.qc.ca/opinions/economie-de-partage-une-economie-collaborative-et-solidaire/