12 avril 2019

Pourquoi l’économie sociale devrait-elle se positionner face à la mesure d’impact social ?

 

Préambule et considérations éthiques

L’évaluation peut être définie de nombreuses façons, mais fondamentalement elle renvoie toujours à la même chose. L’évaluation, c’est un jugement sur la valeur sociale d’une intervention ou d’une organisation.

Il existe de nombreuses théories qui tentent d’aborder les questions de valeur, mais aucun consensus sur la meilleure façon d’en juger. Au fond, qu’est-ce qui compte vraiment ? Qu’est-ce qui est bon pour notre société et les individus qui la composent ? Qu’est-ce qui, en fin de compte, a de la « valeur » ? Les réponses qu’une société apporte à ces questions sont essentielles, car elles l’orienteront ensuite dans des directions potentiellement très différentes. Ce qui est jugé comme ayant de la valeur fera alors l’objet de toutes nos attentions. Personne ne peut remettre en question la volonté partagée d’une société et de ses membres d’améliorer leur sort. Si le sens de cette amélioration est déterminé, alors il ne reste plus qu’à avancer dans cette direction.

Mais qui décide de ce qui est « bon » ou de ce qui est « bien » ? Qui participe à cet exercice ô combien important ? Sur quelle base cette décision est-elle prise ? Selon quel processus ? Et finalement, existe-t-il une réponse définitive à cette question ?

Devant la taille de l’enjeu, un tel exercice pourra difficilement satisfaire pleinement toutes les parties impliquées. Chacun essaiera de faire valoir son point de vue dans un cadre qui ne peut échapper à certains rapports de force. C’est pourquoi cet exercice est fondamentalement politique, au sens où il interroge l’organisation et l’exercice du pouvoir dans une société organisée.

L’économie sociale défend depuis des décennies la valeur (ajoutée) de ses organisations et de ses entreprises pour la société, la valeur de leur action et de leur façon de faire, une valeur qui trouve sa source dans la réponse démocratique et solidaire qu’elles offrent aux problèmes économiques de notre temps. Il est essentiel qu’elle ne se laisse pas aveugler par des méthodes miracles ou des indicateurs universels qui participeront à définir ce qu’elle devrait être et/ou ce qu’elle devrait devenir. Ces choix nous appartiennent, disons-le haut et fort.

Évaluation et mesure d’impact social, de la démocratie politique à la gouvernance par les nombres

Depuis quelques années, la notion de mesure d’impact social prend une place grandissante au sein du domaine de l’évaluation, et supplante même parfois tout bonnement la discipline dans laquelle elle s’inscrit. Ce changement n’est pas anodin et ne doit pas être pris à la légère. Derrière le remplacement de la notion d’évaluation par celle de mesure d’impact se cache une volonté (souvent inconsciente) de dépolitiser la question de la valeur et, plus largement, de l’action sociale.

Quand on remplace la notion d’évaluation par celle de mesure d’impact social, on sous-entend implicitement deux choses :

  1. Ce qui a de la valeur doit pouvoir se mesurer (quantitativement, puisque c’est ce à quoi fait référence le terme de mesure). 
  2. La valeur d’une intervention, d’une organisation ou d’un processus ne peut s’appréhender qu’à partir de ses résultats, de ses effets et de son impact.

À travers ce glissement de vocabulaire, ces deux postulats viennent balayer d’un revers de la main des siècles de débat de philosophie éthique sur ce qui constitue la valeur d’une chose ou d’un acte. Loin de proposer une synthèse dialectique comme il est d’usage devant une question épineuse, on nous laisse entendre ici que ce qui compte doit pouvoir se compter, et que ce qui ne produit rien de mesurable n’a pas de valeur.

Pourquoi un tel glissement ?

Au risque d’apparaître caricatural, on peut expliquer ce glissement par deux tendances.

La première est fondée sur un vieux rêve de l’humanité, qui s’est trouvé exacerbé dans nos sociétés modernes occidentales. Ce rêve, c’est celui de régler les affaires du monde par le calcul et d’atteindre ainsi une parfaite harmonie [1]. L’idée selon laquelle on peut traiter les affaires sociales à coups d’équations, de ratios et d’agrégats continue à hanter l’être humain dans sa recherche d’une société idéale. Cette tendance se retrouve parfaitement dans la façon dont l’économie est enseignée dans nos universités et utilisée par nos gouvernements pour mieux légitimer et dépolitiser leurs actions. On ne parle plus d’économie politique, mais de sciences économiques. On présente ainsi l’économie comme une science dure aux côtés de la physique et de la chimie, et on lui taille cette place par tous les moyens jusqu’à lui inventer un prix Nobel [2]. Appliquée au champ de l’évaluation, cette dynamique se traduit par la même volonté d’occulter tout ce qui pourrait laisser planer un doute sur l’objectivité, la neutralité et, en définitive, la véracité des résultats obtenus. De rationnelles [3], les méthodes employées deviennent « rationalisantes » [4] et s’écartent par là même de l’expérience et du réel. Ceci fonctionne très bien, puisqu’aujourd’hui, comme l’économie, le domaine de l’évaluation fait peur ; on dit ne rien y comprendre et on laisse ça aux « experts » qui savent ce qu’ils font et dont nous devrions suivre les recommandations les yeux fermés. Après tout, ils ont des « données probantes », ce qu’ils avancent doit donc être « vrai ».

La deuxième tendance est directement issue de la première, mais elle est beaucoup plus récente et contemporaine, et nous concerne plus directement. Depuis que le monde de la finance est montré du doigt comme l’un des responsables des maux de notre société, il cherche à se racheter une réputation. Ces efforts se sont traduits dans les années 2000 (voir les travaux du TIESS) par une volonté d’utiliser les forces des marchés financiers pour faire le bien (cette fois). Le problème, c’est qu’en matière d’éthique, le curriculum de la haute finance était relativement mince. En quelques années, il a donc fallu qu’elle réponde à la question vertigineuse du bien et du mal, ou disons du bon (investissement) et du moins bon. Elle l’a fait avec les outils en sa possession, en développant un produit dérivé, qu’on pourrait appeler un « proxy » en évaluation, celui de l’impact social. Certes, l’impact social existait avant que la finance s’y intéresse, et a sa vie propre, mais on ne peut aborder l’histoire de la notion d’impact social sans parler d’investissement d’impact. Assez ironiquement, c’est en 2007, à la veille d’une crise financière qui ne fera qu’accélérer la nécessité de redorer le blason de la finance traditionnelle, que le terme investissement d’impact entre pleinement en scène [5]. On ne parle pas ici de n’importe quel impact, on parle d’impact mesurable, comme nous le rappelle ad nauseam tout bon fonds d’investissement à impact social [6]. Ainsi, le monde financier a finalement trouvé un chiffre à utiliser pour insérer une éthique à son équation de risque et de rentabilité, et pour continuer à allouer son portefeuille d’investissements, mais pour le bien de l’humanité cette fois.

Ainsi, d’une part, parce que l’argent reste le nerf de la guerre, et d’autre part, parce que de nombreux acteurs au sein des gouvernements comme de certaines grandes fondations ont trouvé là une solution à nombre de leurs maux, nous voilà partis à chercher comment mesurer le bien, euh pardon, l’impact et le chiffrer, en dollars de préférence, s’il vous plaît ! Nous allions pouvoir maintenant nous diriger vers cette société idéale, cette « économie d’impact » à toute vapeur, à coups de milliards de dollars régulièrement annoncés par le marché de l’investissement d’impact autour duquel des banques bien intentionnées comme Goldman Sachs ont eu tôt fait de prendre leur place.

Pourquoi l’économie sociale n’est-elle pas prête à participer à ce conte de fées ?

L’économie sociale prône une vision de l’économie qui la conçoit comme partie intégrante de la sphère sociale (qui s’inscrit elle-même dans l’environnement).

L’économique ne doit pas être dissocié du social, il y est encastré comme le disait Polanyi. L’économie ne se limite pas au marché, bien que le marché ait sa place au sein des activités économiques. L’économie, c’est aussi la redistribution des richesses par l’État et les mécanismes de solidarité et de réciprocité communautaires (bénévolat, implication citoyenne, échanges non marchands, etc.) qui font société.

L’économie est donc sociale par essence, le fait qu’on ait dû développer un mouvement qui lui appose ce qualificatif tient en fait du pléonasme, mais parfois les pléonasmes sont nécessaires.

Partant de cette prémisse, la recherche d’un impact social ne suffit pas. L’économie sociale pense que la valeur ajoutée d’une organisation et de son action pour notre société doit aller plus loin. Elle se demande vers où l’impact social doit nous amener, vers quel futur désirable, vers quel changement. Car ce concept énoncé seul comme une fin en soi ne fait souvent qu’occulter le fond des propositions de transformation qui se trouvent derrière nos actions (ou pas !). L’impact social, oui, mais pour aller où ? Dans quelle direction ? Cette direction, l’économie sociale l’a clairement identifiée, et depuis longtemps. C’est celle de la satisfaction des besoins individuels par des approches collectives (et non l’inverse), celle d’une économie plus démocratique et d’une société plus solidaire. En d’autres termes, un peu moins de marché et de compétition, et beaucoup plus d’humain et de coopération.

Partant de cette vision démocratique et de la construction collective d’un futur désirable, l’économie sociale s’inquiète d’une vision standardisée, objectivée, « mathématisante » et « universalisante » du « bien » (à travers cette notion d’impact social) et des façons dont on doit l’évaluer.

La Déclaration de Montréal sur l’évaluation et la mesure d’impact social souhaite donc insister sur un certain nombre de points clés qui nous permettront de continuer à discuter tous ensemble de valeur, de « bien », de « bonnes » organisations, du futur que l’on souhaite pour nous et les générations futures et, bien sûr, d’effets, de retombées et d’impacts !

Émilien Gruet
Conseiller en transfert
Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS)

 

[1] Alain Supiot. (2015). La Gouvernance par les nombres. Fayard.
[2] Voir les travaux du TIESS sur la question.
[3] « La raison, ou plutôt la rationalité, est l’application de principe de cohérence aux données fournies par l’expérience ». Edgar MORIN, Pour entrer dans le XXIesiècle, Seuil, 2004, page 139.
[4] « La rationalisation se fonde sur le principe que le réel est à tout prix rationalisable. Il nous faut reconnaître qu’une partie du réel est irrationalisable. Aucune preuve rationnelle ne démontre qu’il faut de l’être et de l’existence plutôt que du non-être et du néant. La logique, partout nécessaire, est partout insuffisante dès que nous arrivons à l’infiniment petit, à l’infiniment grand, à tout problème de fond, à tout problème de sens ». Edgar MORIN, Pour entrer dans le XXIesiècle, Seuil, 2004, page 146.
[5] Harji, K. et Jackson, E. (2012). Accelerating Impact: Achievements, Challenges and What’s Next in Building the Impact Investing Industry
 
(p. 62). New York : The Rockefeller Foundation.
[6] GIIN