29 août 2018

La contribution des cégeps au développement des régions

Mise en contexte

Au-delà de la formation et de l’enseignement, les établissements d’enseignement supérieur ont un rôle important à jouer dans le développement territorial, et ce, depuis plusieurs années. Il y a 30 ans, le Conseil supérieur de l’éducation soulevait déjà que les cégeps devenaient des partenaires, ou même des instigateurs de projets de développement régional par leur « engagement croissant dans leur communauté régionale ». Le Conseil recommandait alors au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Science d’appuyer les activités de service à la collectivité des cégeps et de reconnaître que ces volets ne sont pas suffisamment couverts par le mode de financement actuel (CSE 1989, p.47), ce qui demeure toujours d’actualité.

On reconnaît maintenant le rôle primordial des cégeps, particulièrement dans les régions éloignées ou celles qui ne sont pas desservies par une université. Une étude de l’IRÉC (2015, p.2) sur le rôle des cégeps en région éloignée pour l’économie et le développement territorial, menée à partir du cas du Cégep de la Gaspésie et des Îles, conclut que « les cégeps ont constitué — et constituent toujours — une pièce maîtresse du développement culturel, social et économique du Québec ». Par exemple, les cégeps contribuent à la vie communautaire en mettant à la disposition de la population leurs infrastructures culturelles et sportives, en participant à l’organisation d’activités et d’événements et en s’impliquant dans le milieu. Ainsi, les enseignants et les étudiants s’engagent dans de multiples initiatives locales, « dont l’envergure ne rend souvent pas justice à l’importance qu’elles revêtent au sein des communautés » (KPMG, 2014, p.45). Tout cela a un impact sur la qualité de vie des régions.

Les cégeps comme lieux d’innovation

Lorsque le TIESS a effectué dans ses débuts une tournée des réseaux, plusieurs acteurs ont soulevé l’apport essentiel des cégeps dans leur région, particulièrement là où il n’y a pas d’université. Depuis la dissolution des conférences régionales des élus amorcée en 2014, les structures en appui au développement régional se sont reconfigurées et les établissements d’enseignement supérieur sont appelés à jouer un rôle important. En plus d’être un acteur du développement territorial, les cégeps ont leur place dans le « système d’innovation québécois » (Bensouda et al, 2013). Les cégeps ne sont pas seulement un établissement d’enseignement, ils sont de plus en plus un lieu de bouillonnement d’idées avec un ancrage régional qui mène à l’innovation et au soutien du développement territorial.

Ainsi, au-delà de leur structure organisationnelle, les cégeps peuvent développer des mécanismes de collaboration avec le milieu. Certains cégeps ont déployé des initiatives qui visent à se rapprocher de leur communauté en offrant des espaces de collaboration ou en mettant leurs installations à leur disposition. Quelques exemples : 

  • Mis sur pied par le Centre d’expertise et d’accompagnement en innovation sociale (CERESO) au Cégep régional de Lanaudière à l’Assomption, l’Espace 412 est un lieu de collaboration dédié à l’innovation sociale, ouvert à la communauté lanaudoise.
  • Le Living Lab en innovation ouverte (LLio) au Cégep de Rivière-du-Loup accompagne des projets à l’aide d’animations collaboratives et ouvertes de groupes de travail.
  • Des Fab Labs visent à stimuler l’inventivité en donnant accès à des outils de fabrication numérique : Fabbulle au Cégep de Rivière-du-Loup et le Fab Lab du Collège Champlain. Plusieurs initiatives ont été mises en oeuvre dans les dernières années, mais sont sur la glace pour différentes raisons, dont le manque de financement : Fab Lab au Cégep de La Pocatière, Fab Lab à l’École nationale d’aéronautique du Cégep Édouard-Montpetit, l’Orange mécanique au Cégep de Thetford, FabOutaouais au Cégep de l’Outaouais (Fab Labs Québec, 2018).
  • Le Collège de Rosemont relance un service à la collectivité dès cet automne, une initiative pilotée par le Centre d’étude en responsabilité sociale et écocitoyenneté (CÉRSÉ). L’objectif est de créer des occasions pour favoriser les contributions des étudiants au développement des entreprises et des organisations locales dans le cadre des cours de leur formation ou hors cours.
  • La création récente de pôles régionaux en enseignement supérieur au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans l’Est-du-Québec et dans la Capitale-Nationale – qui regroupent les cégeps et les universités de ces régions – devrait favoriser une collaboration continue entre les établissements d’enseignement supérieur et les acteurs socioéconomiques du milieu (MEES, 2018).
  • Les centres collégiaux de transfert technologique (CCTT), présents dans plusieurs régions du Québec, ont aussi pour mandat de réaliser des projets d’innovation technologique et sociale.

Un rapport récent commandé par l’initiative RECODE de la Fondation McConnell et l’Université Simon Fraser (2017) confirme que l’engagement communautaire est un « domaine de pratique en plein essor » au sein des établissements d’enseignement supérieur, notamment par la création de bureaux d’engagement communautaire, de projets « d’infrastructures sociales » — centres d’innovation sociale, incubateurs ou collaborations et partenariats multisectoriels — et de l’inclusion de ce type d’engagement dans les plans stratégiques ou des énoncés de mission et de vision. Il serait intéressant de s’inspirer de l’exemple de l’Association of Public and Land-grant Universities aux États-Unis,qui vise à « accroître drastiquement l’engagement de ses membres envers des partenaires des communautés qu’ils desservent » (p.14).
 
Ces initiatives, structures ou espaces favorisent les échanges et l’émergence d’innovations. Ils permettent aux praticiens et aux enseignants de mettre en commun leurs perspectives, de coconstruire des connaissances et de les transférer à d’autres. Comme nous le mentionnons régulièrement au TIESS, une innovation, quelle qu’elle soit, ne vient jamais seule. Pour prendre racine et se diffuser, elle doit ainsi être soutenue par un écosystème qui inclut, entre autres, des mécanismes d’animation des territoires, d’accompagnement, de recherche et de transfert (TIESS, 2018, p.7). Comment le TIESS travaille-t-il cette perspective ?

Le rôle des cégeps dans les antennes régionales du TIESS

Le TIESS a développé des antennes régionales, en collaboration avec des pôles d’économie sociale.Elles regroupent des organismes et des établissements d’enseignement supérieur impliqués dans le développement d’activités de veille, de liaison et de transfert dans les régions. Plusieurs cégeps, dont des centres collégiaux de transfert de technologie en pratiques sociales novatrices (CCTT-PSN), sont impliqués : Outaouais, Laurentides, Lanaudière, Centre-du-Québec, Bas-Saint-Laurent et Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. En identifiant et en priorisant les besoins de transfert et les innovations porteuses en économie sociale sur leur territoire, les antennes régionales favorisent la reconstruction d’écosystèmes régionaux d’économie sociale qui répondent aux aspirations et aux enjeux de ces acteurs (TIESS, 2017, p.21).

Quelques pistes pour de meilleures collaborations avec les cégeps

Selon des participants de l’activité Établissements d’enseignement supérieur et économie sociale : des collaborations à développer (2018), il y a un besoin de reconnaissance institutionnelle face à l’engagement social des enseignants, car à l’heure actuelle les contacts avec la collectivité dépendent de l’implication des enseignants des cégeps. Faute de structure ou de ressources dédiées au maillage entre les établissements d’enseignement et la collectivité, il est difficile de développer et de maintenir des contacts avec le milieu. Par ailleurs, peu de recherche se faisait traditionnellement dans les cégeps, mais elle tend à se développer. Il n’y a pas de statut de chercheur financé par le gouvernement au collégial ni de financement à la mission de services aux collectivités pour les cégeps qui ne sont pas reconnus CCTT-PSN. Quelles actions devraient être mises en place pour y remédier ?
 
La création d’espaces de collaboration et de réflexion entre la collectivité et le milieu est l’une des conditions essentielles pour favoriser l’implication et soutenir le développement local (Chantier et TIESS, 2018). Ces lieux favorisent le transfert de connaissances, un processus qui prend sens dans l’action avec les enseignants et les praticiens. Les cégeps peuvent y contribuer, tant par l’enseignement, la recherche que par leur implication dans la collectivité. Par contre, le développement et l’animation de ces espaces doivent être soutenus, car ils exigent beaucoup de médiation, de coordination, donc de temps pour s’apprivoiser mutuellement, construire la confiance, se comprendre et, enfin, définir des modes de fonctionnement.
 
Dans différents mémoires (Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation, Stratégie fédérale d’innovation sociale et de finance sociale), le TIESS souligne l’apport des établissements d’enseignement supérieur à l’écosystème d’innovation sociale et, pour ce faire, il est « primordial de prévoir des mécanismes de coordination et de médiation ». On pense en outre à instituer une mission de service aux collectivités, inspirée de la politique des services aux collectivités de l’UQAM. La participation des enseignants aux activités partenariales de recherche et de transfert doit être valorisée, afin de les dégager pour s’investir dans des collaborations. Ainsi, comme condition de réalisation, il faut que ces espaces de collaboration soient appuyés à large échelle, y compris dans les établissements d’enseignement supérieur. Leur apport à l’innovation sociale doit être reconnu, tant au chapitre de l’enseignement, de la recherche ou de leur présence dans leurs collectivités (TIESS, 2018, p.8).

 

Références

Bensouda, R., Chiasson, G., Lamine Doumbouya, M. et A. Outghate. (2013). Les cégeps et le monde de l’innovation. Repéré à https://www.innovation.cc/francais/peer-reviewed/4-412bensouda-chiasson-lamine-outghate_v18i2a4.pdf

Chantier de l’économie sociale et TIESS. (2018). Synthèse de l’activité de réflexion. Établissements d’enseignement supérieur et économie sociale : des collaborations à développer, 8 pages. Repéré à https://chantier.qc.ca/wp-content/uploads/2018/08/Synthese_Chantier_TIESS_enseignement-superieur_ES.pdf

Conseil supérieur de l’éducation. (1989). Le développement socio-économique régional : un choix à raffermir en éducation. Repéré à https://www.cse.gouv.qc.ca/fichiers/documents/publications/Avis/50-0374.pdf

FABLABS Québec (page consultée le 14 juin 2018). Les Fab Labs au Québec. Repéré à https://wiki.fablabs-quebec.org/index.php?title=Les_Fab_Labs_au_Qu%C3%A9bec

IRÉC. (2015). Le Cégep de Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine : un actif de premier plan pour l’économie et le développement régional. Repéré à https://irec.quebec/publications/rapports-de-recherche/le-cegep-de-la-gaspesie-et-des-iles-de-la-madeleine-un-actif-de-premier-plan-pour-leconomie-et-le-developpement-regional
 
KPMG. (2014). La contribution économique des cégeps et des CCTT. Repéré à http://www.fedecegeps.qc.ca/wp-content/uploads/2014/11/KPMG-SECOR_La-contribution-%C3%A9conomique-des-c%C3%A9geps-et-des-CCTT.pdf

Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Plan québécois des infrastructures 2017-2027– La ministre David annonce une aide financière de plus de 202 M$ pour les établissements d’enseignement collégial du Québec. Repéré à http://www.education.gouv.qc.ca/salle-de-presse/communiques-de-presse/detail/article/plan-quebecois-des-infrastructures-2017-2027-la-ministre-david-annonce-une-aide-financier/

Strandberg, C. (2017). Maximiser la capacité des établissements d’enseignement supérieur de bâtir des infrastructures sociales pour les communautés canadiennes. Repéré à https://mcconnellfoundation.ca/wp-content/uploads/2017/08/Maximiser-la-capacite-post-secondaire-pour-infrastructure-sociale.pdf
 
TIESS. (2016). La place de l’innovation sociale dans la prochaine Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (SQRI). Repéré à http://www.tiess.ca/wp-content/uploads/2016/12/Memoire-TIESS-SQRI-2016.pdf
 
TIESS. (2017). Rapport annuel 2016-2017. Repéré à http://www.tiess.ca/wp-content/uploads/2017/11/TIESS_ra2017_web.pdf
 
TIESS. (2018). Mémoire sur la stratégie fédérale d’innovation sociale et de finance sociale. Repéré à http://www.tiess.ca/wp-content/uploads/2018/03/Memoire-TIESS-groupe-direct-eur-federal-IS-Janv-18.pdf